

L'interview ci-dessous a été constituée à l'aide de d'interviews publiées dans des magazines ou
publications diverses qui m'ont été fournies par Philippe Charlier. Qu'il en soit
remercié !
J'ai également repris quelques extraits
d'un livre intitulé "Jean-Michel Charlier : un réacteur sous la plume"
de Guy Vidal, publié chez Dargaud...je vous le recommande fortement.
 | Question : Comment un
jeune étudiant en droit peut attraper la vocation de la bande dessinée et comment
devient-il scénariste et dessinateur à une époque où cela n'était pas un métier
d'avenir ?
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Réponse : Passionné de bandes dessinées, j'ai commencé à l'âge de 6
ans. Je dessinais des aventures qui s'inspiraient d'un personnage que publiait
La
Libre Belgique qui s'appelait Pitche. C'était un petit bonhomme avec un chapeau
melon, un gros nez et une petite moustache. Un de mes oncles a envoyé à cette époque
une de mes bandes dessinées qui a été publiée.
J'ai continué à noircir des cahiers et des cahiers avec des BD que je dessinais
moi-même au collège ou ailleurs. A l'université, j'ai continué à faire beaucoup de
dessins, des caricatures, etc...
Quand j'allais au collège à pied, je me racontais une histoire en partant de chez moi,
j'arrêtais en arrivant à l'école et la reprenait sur le chemin du retour. Ce qui fait
que lorsque je suis arrivé à la fin de mes études de droit, j'avais déjà commencé
des travaux pour Spirou. J'ai été avocat stagiaire, fort peu de temps, et
vraiment sans aucun goût particulier pour l'être. Le rêve de mon père était de me
voir avocat d'affaires, il m'envoyait prendre des cours du soir de comptabilité qui
m'emmer... atrocement et j'allais de préférence au cinéma.
Quand j'ai eu mon diplôme de docteur en droit, il m'envoyait voir des gens, et je me
défendais si mal qu'ils me disaient : "Manifestement, vous n'avez aucune envie
de faire ce métier!". La solution pour moi s'est offerte de tout plaquer et de
partir faire de la bande dessinée avec le petit groupe que nous avions constitué (Victor
Hubinon, Georges Troisfontaine). Ce qui m'a valu de me brouiller plus ou moins avec ma
famille!
Mon père n'a pas osé avouer à ses amis pendant des années que je faisais de la bande
dessinée. J'ai vécu quelques années de vaches enragées à Bruxelles, parce que le
métier payait horriblement mal : le peu d'argent que je touchais chaque mois servait
intégralement à payer la pension minable : on vivait en communauté à l'époque avec
une femme de ménage commune qui nous faisait vaguement la cuisine le midi et le soir, on
mangeait de la moutarde sur du pain, des cornichons ou ce qui restait dans les armoires.
On travaillait comme des forçats de 9h du matin à 3h du matin.
Puis l'aviation est venue, le jour où je me suis aperçu qu'il était indispensable de
savoir piloter pour réaliser une histoire sur l'aviation. Nous avions passé avec le peu
d'argent qui nous restait nos brevets de tourisme à Bierset. Mais nous n'avions plus un
rond et, devenus passionnés, nous voulions continuer. La seule façon de pouvoir
continuer à voler, et en plus d'être payé pour, était de le faire de façon
professionnelle. Ce qui nous a posé des problèmes effroyables puisqu'il fallait
présenter un vol de nuit, des acrobaties aériennes etc... et nous n'avions pas d'avion
pour le faire. Hubinon et moi sommes allés chercher en Angleterre un vieux Tiger Moth qui
pourrissait dans les surplus anglais... Nous avons eu la chance de passer ensemble notre
brevet professionnel. Nous avons continué comme cela pendant un certain temps à nous
partager entre le pilotage et la bande dessinée. C'était formidable puisqu'on était
payé pour faire ce que l'on aimait.
Après cela, je suis resté un certain temps à la Sabena. Il y avait à ce moment 6
pilotes professionnels en Belgique dont Hubinon et moi. C'était l'époque de la guerre de
Corée et l'armée gardait ses pilotes. Victor a décliné l'offre et moi, je l'ai
acceptée. J'y suis resté un an.
 | Q: Vous travaillez aussi
pour la télévision et publiez plusieurs livres...
R: Vous savez, ce sont des livres qui sont tirés de mes émissions (NDLA
: Les dossiers noirs, grandes enquêtes). Ce sont elles qui me permettent d'en tirer
l'essentiel : la documentation de base. Je confie alors la rédaction de ces ouvrages à
divers collaborateurs qui deviennent mes co-auteurs, mais c'est une formule qui me
convient assez peu sauf quand j'ai vraiment pu apporter une contribution personnelle en
rédigeant certains chapitres. Pour les émissions que j'ai réalisées sur la Mafia par
exemple, si l'on ne s'est pas retrouvé dans des villages de Sicile ou d'Italie, ou dans
Little Italy à New-York, ou courant après tel ou tel patron, il est difficile de rendre
l'ambiance, l'atmosphère de certains lieux ou la truculence de certains personnages. Il
faut vraiment s'être retrouvé nez-à-nez avec eux, avoir respiré le même air.
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 | Q: Vous prenez l'exemple de la Mafia. Il
semble que ce soit un sujet récurrent chez vous. D'une part, il y a le sujet traité en
documentaire pour la télévision et d'autre part, le sujet imaginaire tel que vous
l'abordez dans l'un ou l'autre album de la série Marc Dacier...
R: En fait, ces recoupements tiennent surtout à la façon dont je
travaille. Il est certain que seule la télévision américaine a vraiment les moyens de
produire des émissions comme celles que je fais. La télévision française, même
associée avec d'autres chaînes européennes, ne pourrait probablement jamais payer le
travail que représente la préparation d'une série comme celle que je suis en train de
monter actuellement. Donc, ce qui me permet de traiter ce genre de sujets, ce sont d'un
côté mes recherches pour des bandes dessinées et d'autre part le fait que j'ai une
façon de travailler tout à fait particulière. Depuis que j'exerce ce métier, à chaque
fois qu'un problème m'intéresse ou me passionne, j'ouvre un dossier à ce propos. Cela
consiste à prendre une chemise et à y empiler tout ce que je vois passer sur ce sujet
dans la presse (française, espagnole, américaine ...) et à acheter systématiquement,
même sans le lire, tout ouvrage qui paraît à ce propos. |
 | Q: Si je comprends bien, cela revient au
même pour vous de préparer une bande dessinée ou une émission sur le même sujet.
R: Absolument... Ce qui est intéressant avec cette méthode, c'est que
vous accumulez une documentation énorme. Lorsqu'au bout d'un certain temps, l'actualité
remet sous la lumière des projecteurs tel ou tel problème, il vous suffit, si vous
désirez faire votre émission de télévision ou votre bande dessinée, de rouvrir votre
dossier et de le lire. Tout s'y trouve. Votre sujet est là. J'ai comme cela en permanence
environ 150 dossiers qui sont ouverts sur des problèmes extrêmement divers, depuis la
piraterie dans le monde moderne ou l'espionnage jusqu'à la montée du nazisme ou la
naissance du bolchévisme. |
 | Q: Quand avez-vous commencé ces émissions
de télévision ?
R: Ces émissions de grands reportages ont commencé vers 1970. Mais bien
avant cette époque, je prospectais déjà au cours de séjours en Amérique. |
 | Q: Comment s'est effectué le passage entre
la BD et la télévision ?
R: De manière très naturelle...J'ai été contacté, dans les années
cinquante, par des gens de télévision qui voulaient tirer une aventure de Tanguy et
Laverdure. Cela a mis sept ans pour aboutir parce qu'entretemps la firme de télévision
qui avait lancé le projet était tombé en faillite. Bref, j'ai quand même fini par
écrire les 39 épisodes des "Chevaliers du Ciel" et on m'a demandé de faire
d'autres feuilletons. Lors du lancement de la troisième chaîne, Jean-Louis Guillaud, qui
en était le patron, m'a demandé si ça m'intéressait de faire autre chose que de la
fiction. Il voulait lancer une émission de grands reportages. J'ai proposé une série
qui s'est appelée "Les Dossiers Noirs", puis "Les Grandes Enquêtes de
TF1" lorsque j'ai changé de chaîne. |

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