Interview

 

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© Marsu Productions

 

Vous trouverez ci-dessous des extraits de différentes interviews de Franquin. Si vous voulez en savoir plus, reportez-vous à la section bibliographie de ce site, vous y trouverez toutes les références des livres sur lesquels je me suis basé.

 

Question : Lisiez-vous le journal Spirou et la bande Spirou avant d'y rentrer comme dessinateur ?


Réponse : Ni l'un ni l'autre !
Juste avant la guerre, il y avait eu une publicité importante pour le lancement du journal; alors j'avais eu un Spirou entre les mains. Mais j'avais trouvé ça mauvais comparé aux revues que je lisais, mal dessiné, trop grand format, papier déplaisant. Bref je n'avais pas trouvé Spirou sympa.
Et puis quand Dupuis m'a demandé de reprendre la bande de Gillain, je l'ai découverte par des extraits qu'il m'en a montré alors. J'ai commencé à dessiner Spirou sans avoir lu les travaux de mes prédécesseurs. Invraissemblable non ?

 

Q : Alors, quand Dupuis vous a proposé ce travail, vous n'avez pas eu peur ? Vous avez tout de suite pensé que vous pouviez le faire ?

R : Oui et ça dénote de ma part une naïveté assez incroyable. Joseph m'a d'abord donné une histoire d'essai pour l'Almanach 1947 de Spirou, et j'ai montré que j'étais capable de m'en sortir. Alors Joseph m'a dit : "Je vais en Italie. Toi, tu reprends l'histoire en cours".

 

Q : Et la technique même de la bande dessinée, vous la saisissiez sans problème ?

R : Gillain m'avait bien expliqué les rudiments, le reste m'est venu assez facilement. A cet âge là, on est très instinctif, très naturel.
Très probablement mes lectures de bandes dessinées m'ont servi quand j'ai commencé à réaliser Spirou. Et c'est probablement ce qui manque aux jeunes débutants aujourd'hui.

 

Q : Pensiez-vous, en débutant, aux bandes dessinées que vous lisiez à ce moment-là ?

R : Pas du tout, je ne copiais pas, en tout cas pas consciemment. Bon, j'ai ouvertement copié Gillain au tout début, pour favoriser le passage d'un dessinateur à l'autre, mais on peut dire, je crois, que c'est la seule fois de ma vie où j'ai copié en toute connaissance de cause.

 

Q : Et vos scénarios, ceux du début, vous les trouviez sans peine ?

R : Sans aucun soucis. Quand on est tout jeune, on arrive avec une réserve d'idée et on n'a peur de rien. Les soucis viennent longtemps après, quand j'ai commencé à me fourvoyer dans des scénarios d'où je ne pouvais sortir qu'en appelant Greg au secours par exemple.

 

Q : Vous étiez plutôt un "visuel". Justement à cette époque, en dehors de la bande dessinée, étiez-vous concerné par les Beaux-Arts ?

R : Oui, ça a beaucoup compté pour moi. La peinture, j'en ai toujours été un gros mangeur des yeux; elle me mettait dans un état second. C'est incontestablement elle qui m'a donné le goût de l'image, l'envie de dessiner. Quand j'étais tout môme, tout naïf, j'avais été conquis par les tableaux de Rubens. Je voulais devenir un peintre de ce genre-là.

 

Q : Aujourd'hui, vous goûts picturaux ont-ils évolué ?

R : Ils sont revenus à ceux d'antan, après un gros détour provoqué par l'influence de Gillain qui, lui, n'aimait pas les primitifs flamands.

 

Q : Vous n'avez rien d'un Hergé !

R : Hergé était en effet le prototype de l'amateur éclairé de l'art abstrait. J'ai vu deux ou trois fois ce qu'il avait chez lui comme tableaux, mais il est très rare que je rentre dans ce genre d'images...

 

Q : Est-ce vos déprimes qui vous ont détourné de la lecture des bandes dessinées ?

R : Pour beaucoup oui, mais elle n'explique pas tout. Je me rends compte par exemple que je n'ai jamais lu Bob et Bobette de Vandersteen, alors que ma fille adore ça. Je n'ai pas eu cette curiosité là, je suis un horrible paresseux.

 

Q : Mais vous aviez lu pas mal de B.D. naguère ? Comment jugez-vous l'évolution du genre ? Comment jugez-vous la B.D. actuelle par rapport à celle de années 60 ?

R : Je trouve qu'il y a trop d'esthétisme dans l'air. La "ligne claire" dont on parle tant actuellement, cela peut être beau, mais ça n'apporte rien de neuf et ça a tendance à se renfermer un peu sur soi-même.

 

Q : Il faut dire que la B.D. est devenue une forme culturelle avec un grand K, les dessinateurs sont devenues des artistes avec un grand H...

R : Figure-toi que quand on parle de culture à propos de la BD, je ne sors pas mon révolver moi, mais je suis quand même un peu emmerdé. Oui d'accord la BD, c'est de la "culture", on ne va pas revenir là-dessus, mais Bon Dieu, ne le disons pas nous-même ! Puisque nous y sommes, pendant que nous le faisons, ne le disons pas! Tu vois un type arrivé devant sa planche à dessin en disant : "Bon, je vais faire quelque chose de culturel...". Mais qu'il foute le camp, qu'il aille boire un verre. Ce n'est pas possible !

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Je repense à quelque chose à propos des histoires de BD. S'il y a une chose que je ne crains pas, c'est d'alourdir mes bandes avec un tas d'histoire ajoutée. Voilà un sujet qui me préoccupe depuis beaucoup de temps, et plus encore maintenant que j'ai plus ou moins arrêté de dessiner. A force d'en rajouter des histoires, des gags dans le gag, je suis quand même arrivé à une impasse : la surcharge, le trop plein pour les yeux, et donc le manque de lisibilité.

 

Q : Et vous croyez avoir posé des problèmes de lecture à votre public ?

R : Oui, ça a toujours été mon problème. J'essaierai dans les prochains Gaston que j'espère bien dessiner un jour, de ne jamais faire passer l'accessoire avant l'essentiel.

 

Q : Prenons les deux derniers "Spirou", "Bravo les Brothers" et "Panade à Champignac", qui sont justement pleins de cet accessoires que vous condamnez : personne n'a perdu l'essentiel de vue à ce que je sache !

R : Oui, bon...peut-être bien, c'est plutôt à Gaston et même aux "Idées Noires" que je pensais.

 

Q : N'est-ce pas là où vous êtes le meilleur ? Quand vous arrivez à faire en même temps le premier et le second degré ?

R : Il faut faire en même temps le premier et le second degré, si second degré il y a ! Et c'est justement ça qui est difficile.
Ce qu'il y a aussi, c'est que dessiner un seul personnage me pose déjà ce problème, alors toute une planche...

 

Q : Que voulez-vous dire par là?

R : Lorsque je dessine un personnage, j'ai déjà cette préoccupation qu'un coude ou le bras ne viennent pas gêner le nez! Tu vois, c'est très curieux...

 

Q : Comment la série des Gaston a-t-elle débutée ?

R : Je ne sais plus comment l'idée m'est venue. Je me rappelle que le rédacteur de l'époque était Yvan Delporte et qu'il était ouvert à toutes les idées, même les plus farfelues, pour animer le journal. Je sais aussi qu'un jour, je suis allé le trouver pour lui dire qu'il serait amusant d'avoir un héros qui ne serait dans aucune bande parce qu'il n'aurait aucune qualité, il serait con, pas beau, pas fort. Ce serait un héros sans emploi parce qu'il était minable. Yvan a tout de suite été enthousiaste mais je n'avais aucune idée de ce à quoi je m'avançais en lançant ce personnage. Il en a été ainsi pendant tout le début de la carrière de Gaston, il a intrigué tout le monde, Yvan et moi les premiers...

 

Q : Au départ, ce n'était donc que de l'animation dans le journal ?

R : Uniquement de l'animation, je dirai "à la petite semaine". Nous n'avions pas d'autres intentions. Il n'était en tout cas pas question d'en faire une bande dessinée ! Le fait d'avoir sa série à lui a en quelque sorte trahi ses origines. Les débuts de Gaston consistaient à détruire les pages de Spirou à cause de ses fantaisies. On s'est vraiment amusé comme des fous pendant une période, cela a très bien marché.
Au début, c'était très amusant mais il est arrivé un jour où nous avions l'impression d'avoir exploité toutes les possibilités de fantaisie dans le journal. Et nous nous sommes décidés à mettre cette andouille en bandes dessinées.

Les premiers gags en deux strips sont intervenus une dizaine de mois après la création du personnage et ont duré deux ans. avant de passer à la demi-planche en 1959 et, sept ans après, à la planche entière.
Là, c'est Gaston très résumé ! Pour en rester au commencement, il est donc très modeste, souvent en deux couleurs. Et au bout d'un moment, il y a eu le premier album... une chose bizarre, au format d'un strip, imprimé sur des rebuts et des chutes de papier, que nous avons faites sans contrat, comme un essai jovial, pour nous amuser entre nous. Je n'ai jamais su le tirage de ce truc-là mais si quelqu'un en a une pile en bon état, il ferait bien de les mettre dans un coffre parce que c'est relativement bien coté à l'argus! Cet album était bizarrement bâti; à cause du format, j'avais dessiné un Gaston tout raide couché sur la couverture, et la dimension de l'ouvrage avait surpris bon nombre de vendeurs, au point que, dans un magasin de Charleroi, ils croyaient que c'était une prime publicitaire et qu'ils le distribuaient gratuitement à leurs clients les plus dépensiers.

 

Q : L'album en question date de 1960 mais les "vrais" albums de Gaston commencent en 1962. Est-ce que Delporte participait aux gags comme à l'animation des débuts ?

R : Non, j'ai fait les gags tout seul avec Jidéhem aux décors depuis le débuts

 

Q : Est-ce que Jidéhem intervenait au niveau du gag ?

R : Jidéhem n'est pas un gagman, il a de l'esprit, la question n'est pas là, mais il n'a pas cette tendance-là. Le gag "ridicule" comme dans Gaston, ce n'est pas sa tasse de thé. Il ne peut pas inventer dans un style qui ne l'inspire pas.

 

Q : Gaston ne l'inspirait pas ?

R : Non. Et maintenant avec le recul, je crois que ça l'amuse davantage qu'à l'époque où nous le faisions. Manifestement il a gardé pour la série une certaine tendresse.

 

Q : Les membres de la rédaction sont-ils croqués d'après nature ?

R : Non, ils sont totalement inventés. Je n'ai mis aucun trait personnel là-dedans. Si ! Un seul, le collier de barbe de Prunelle est inspiré d'un gars de la rédaction flamande de Spirou.

 

Q : Il y a eu un moment où Fantasio a cédé le relais à Prunelle...

R : Cela coïncide exactement avec le passage de Spirou à Fournier. Il ne pouvait y avoir deux Fantasio différents dans le journal, alors j'ai laissé partir Fantasio.

 

 

 

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